MÉMOIRE
Politique culturelle · Numéro 1 · ORIGINES

Trois faits.
Un monde
qui bouge.

Magnoulelen Pana
8 min de lecture
123
États pour
52
Abstentions
90 000
Objets africains en France
28.2%
Voyages intra-africains exemptés de visa
Politique culturelle
Archives industrielles wax, Afrique de l'Ouest
Industrie textile africaine · Archive

Il y a des moments où l'histoire avance si vite qu'on ne sait pas encore si on doit se réjouir ou rester prudent. Trois choses se sont passées entre mars et mai 2026. Trois choses qui ont à voir avec la mémoire, la souveraineté et la circulation des Africains dans le monde. On peut les lire séparément. On peut aussi les lire ensemble.

25 mars 2026. New York. L'ONU reconnaît.

L'Assemblée générale des Nations Unies a adopté ce jour-là une résolution portée par le Ghana qui reconnaît la traite transatlantique et l'esclavage racialisé des Africains comme les plus graves crimes contre l'humanité. 123 États ont voté pour. Trois contre : les États-Unis, Israël, l'Argentine. 52 abstentions, dont la France, le Royaume-Uni, et l'ensemble de l'Union européenne.

Le texte est symbolique. Il n'a pas force obligatoire. Personne n'ira en prison, aucune réparation n'est actée. Et pourtant quelque chose s'est produit ce jour-là qui mérite qu'on s'y arrête. Ce n'est pas la première fois que l'esclavage est reconnu comme crime contre l'humanité. La conférence de Durban l'avait déjà acté en 2001. Ce qui change en 2026 c'est la gradation : le plus grave. Cette formulation a des implications politiques et juridiques que les chancelleries occidentales ont vues très clairement, d'où leurs abstentions. En reconnaissant la singularité de cette histoire par son ampleur, sa durée et ses effets systémiques, la résolution ouvre une porte vers des discussions sur les réparations que la plupart des anciennes puissances coloniales ne veulent pas franchir.

La France s'est abstenue. Dans l'hémicycle de l'Assemblée Nationale, les députés ultramarins ont monté au créneau. Le débat a été vif, inconfortable, révélateur. Une ancienne puissance esclavagiste incapable de voter une résolution symbolique sans force contraignante. C'est une information.

Ce qui mérite d'être dit aussi c'est que cette résolution arrive dans un contexte. L'Union africaine a déclaré 2025 "Année de la justice pour les Africains et les personnes d'ascendance africaine à travers les réparations". Les années 2026 à 2036 sont désignées "Décennie des réparations". Le Ghana, qui a porté le texte, n'agit pas seul. Il agit dans une dynamique continentale construite depuis des années. La résolution de l'ONU est l'aboutissement provisoire d'un travail de fond, pas un coup de théâtre.

En reconnaissant la singularité de cette histoire, la résolution ouvre une porte vers des discussions sur les réparations que les anciennes puissances coloniales ne veulent pas franchir.
Magnoulelen Pana · ÉBÈNE, Numéro 1
Avril 2026. Paris. La France légifère.

L'Assemblée nationale française a adopté en avril 2026 une loi-cadre pour faciliter la restitution des biens culturels provenant d'États qui en ont été privés de manière illicite. Jusqu'ici chaque restitution nécessitait une loi spécifique. Le système était lent, fastidieux, politique au mauvais sens du terme. Ce nouveau cadre permet de s'affranchir plus facilement du principe d'inaliénabilité des collections publiques.

Le contexte : l'Allemagne a transféré la propriété de plus de 1 100 objets. Les Pays-Bas ont restitué 119 bronzes en 2025. La Belgique travaille sur les collections du musée de Tervuren autour de la RDC. La France, qui avait promis dès 2017 par la voix d'Emmanuel Macron de faire des restitutions une priorité, a longtemps traîné. En 2020, 26 pièces du trésor royal d'Abomey ont été rendues au Bénin. En 2026, le tambour parleur djidji ayokwe, confisqué à la Côte d'Ivoire en 1916, a été restitué. Ces gestes sont réels. Mais le rythme reste ce qu'il est.

On peut se féliciter de la loi-cadre. On peut aussi noter que 90 000 objets africains se trouvent en France selon le rapport Savoy-Sarr, dont 70 000 au seul musée du Quai Branly. La question n'est pas seulement juridique. Elle est de savoir ce qu'une société choisit de faire de ce qu'elle sait. La France sait depuis longtemps d'où viennent ces objets. Elle a maintenant un cadre légal pour agir plus vite. Reste à voir si elle choisira de s'en servir.

Ce qu'il faut retenir aussi c'est le film de Mati Diop, "Dahomey", Ours d'Or à Berlin en 2024. Il documente la restitution des trésors d'Abomey. Il ne célèbre pas. Il observe. Il montre les objets qui rentrent, les étudiants de Cotonou qui débattent, la complexité de recevoir quelque chose qui vous appartient depuis toujours mais que vous n'avez jamais vu. C'est le genre de regard qu'ÉBÈNE cherche à avoir sur ces questions.

18 mai 2026. Lomé. Le Togo ouvre ses frontières.

Le 18 mai 2026, le gouvernement togolais a annoncé la suppression du visa d'entrée pour tous les ressortissants africains munis d'un passeport valide. La mesure est entrée en vigueur immédiatement, pour des séjours allant jusqu'à trente jours. L'annonce a été faite le jour même de l'ouverture du forum Biashara Afrika 2026 à Lomé, dédié à la Zone de libre-échange continentale africaine.

Le Togo rejoint ainsi le Rwanda, les Seychelles, la Gambie, le Bénin et le Ghana dans le cercle des pays africains qui ont levé l'obligation de visa pour les citoyens du continent. C'est un geste panafricain. C'est aussi un geste économique : Lomé veut devenir un hub régional pour les affaires, la culture et les échanges humains.

Selon la Banque africaine de développement, seulement 28,2% des déplacements intra-africains étaient exemptés de visa à fin 2025. Pour mesurer l'absurdité de ce chiffre : un ressortissant africain voyage souvent plus facilement vers l'Europe que vers son pays voisin. Cette décision du Togo ne résout pas tout. Elle dit quelque chose sur la direction qu'un pays choisit de prendre.

Pour ÉBÈNE, ces trois faits ne sont pas des sujets séparés. Ils parlent tous de la même chose : la question de ce qui appartient à qui, de qui peut aller où, de ce qu'on reconnaît et de ce qu'on restitue. La mémoire, la souveraineté, la circulation. Ce sont les trois grandes affaires de notre époque.

Magnoulelen Pana
Politique culturelle
Numéro 1 · ORIGINES · 2026
Lire aussi dans ce numéro
Grand Reportage
Avant qu'on les appelait Nana Benz
Magnoulelen Pana · 12 min
Objets & Goût
Cinq objets. Cinq histoires.
ÉBÈNE · 4 min
Archives & Mémoire
Bamako, 1967. Ce soir-là ils étaient libres.
Gbikpi Benissancarine · 5 min