1967
Archives & Mémoire · Numéro 1 · ORIGINES

Bamako, 1967.
Ce soir-là
ils étaient libres.

Gbikpi Benissancarine
5 min de lecture
Archives & Mémoire

Il y a des photographies qui ne racontent pas une histoire. Elles en arrêtent une. Celle de Malick Sidibé prise un soir de 1967 dans un studio de Bamako est de celles-là.

Deux jeunes gens. Un homme, une femme. Lui porte un costume sombre, la chemise blanche impeccable, les chaussures qui brillent. Elle a une robe à fleurs, les cheveux relevés. Ils regardent l'objectif avec cette assurance tranquille qu'on ne peut pas simuler. Ce n'est pas de la pose. C'est de la présence.

Le Mali de 1967 a cinq ans d'indépendance. Modibo Keïta est au pouvoir. La jeunesse bamakoise invente quelque chose. Elle écoute James Brown et les Ambassadeurs du Motel. Elle danse le twist et le bogolan. Elle porte des vêtements que les magazines occidentaux n'ont pas encore répertoriés. Elle ne demande l'autorisation de rien.

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Malick Sidibé photographie cette jeunesse depuis 1958. Il a son studio sur la rue principale de Bamako. Les jeunes gens viennent s'y faire portraiturer pour les fêtes, pour les mariages, pour le plaisir simple d'avoir une photo de soi dans ses plus beaux habits. Ces images n'ont pas été créées pour être exposées dans les galeries d'art contemporain où elles se retrouvent aujourd'hui. Elles ont été créées pour être posées sur des commodes, glissées dans des enveloppes, envoyées à des parents. Ce déplacement entre leur intention d'origine et la façon dont le monde occidental les regarde maintenant est lui-même une histoire.

Ce qui frappe dans les photos de Sidibé ce n'est pas l'exotisme que certains y cherchent. C'est l'absence totale d'exotisme.
Gbikpi Benissancarine · ÉBÈNE, Numéro 1

Ce sont des jeunes gens qui s'amusent, qui s'aiment, qui s'habillent avec soin, qui vivent avec légèreté dans un pays qui vient de naître et qui croit encore que tout est possible. Leur élégance n'est pas la copie de quelque chose vu ailleurs. Elle est la leur.

La mode a une mémoire longue. Elle commence bien avant les Fashion Weeks, bien avant Vogue, bien avant les grands groupes de luxe. Elle commence dans des studios de photographe à Bamako, dans des ateliers de tailleurs à Dakar, dans des marchés de tissu à Abidjan. Elle commence là où des gens ordinaires décident de se présenter au monde avec intention.

Malick Sidibé a reçu le Lion d'or de la Biennale de Venise en 2007. Il est mort en 2016. Ses archives existent. Il faut les regarder non pas comme un témoignage ethnographique sur l'Afrique des années 60, mais comme ce qu'elles sont : des portraits de l'élégance humaine dans ce qu'elle a de plus simple et de plus irréductible.

Gbikpi Benissancarine
Archives & Mémoire
Numéro 1 · ORIGINES · 2026
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